Qui est Grégory Besson ?
Physicien de formation, Grégory Besson commence sa carrière chez DHL avant de rejoindre le Crédit Agricole pour participer à la mise au point d’un système d’information à l’échelle européenne.
Il découvre très tôt un enjeu qui restera au cœur de son métier : faire travailler ensemble des profils, des expertises et des cultures différentes autour d’une même architecture technologique.
Cette expérience lui montre également l’intérêt des équipes distribuées : aller chercher les compétences là où elles se trouvent, puis créer le cadre permettant à tous ces talents de construire ensemble.
En 2011, il fonde un studio de développement qui comptera jusqu’à 70 ingénieurs avant d’être revendu en 2017. Après une expérience entrepreneuriale aux États-Unis, il revient en France et crée LivingColor, société spécialisée dans les CMS.
C’est notamment autour de projets audiovisuels que son chemin croise celui de FUZYO. Une collaboration qui, au fil des années, s’est transformée en véritable partenariat.
- Architecte IT : quand la technologie accélère, l’architecture devient essentielle
Quelles sont les missions de l’architecte IT ?
- L’architecte web et mobile a finalement les mêmes missions et les mêmes enjeux qu’un architecte du bâtiment.
Il intervient très tôt dans un projet pour comprendre les attentes et déterminer la meilleure manière d’y répondre techniquement.
Dans le bâtiment, il existe de nombreuses façons de construire un immeuble ou une maison. Dans l’IT, c’est pareil : les choix de langages, de plateformes, d’infrastructures et de méthodes sont nombreux, et de nouvelles technologies apparaissent en permanence.
Le rôle de l’architecte consiste donc à imaginer la meilleure façon technologique et méthodologique de construire le logiciel.
Et, comme sur un chantier, beaucoup de corps de métiers doivent travailler ensemble : les équipes DevOps qui s’occupent notamment de l’infrastructure, les développeurs back-end qui construisent une partie du « gros œuvre », les développeurs front-end qui travaillent sur ce que l’utilisateur voit et manipule…
L’architecte est celui qui veille à ce que toutes ces briques forment un ensemble cohérent.
Il intervient généralement davantage au début du projet, mais reste présent ensuite pour vérifier que ce qui est construit correspond bien à ce qui avait été imaginé.
Et l’agilité dans tout ça ?
- Dans les années 2000, je travaillais en waterfall, avec une logique beaucoup plus séquentielle. Puis j’ai découvert la méthode Agile.
L’idée fondamentale est assez simple : un besoin exprimé au début d’un projet ne sera pas nécessairement le même quelques mois plus tard.
Le client évolue. Son marché évolue. Ses utilisateurs évoluent. Et en voyant progressivement le produit prendre forme, il découvre parfois lui-même de nouveaux besoins.
C’est pourquoi nous organisons régulièrement des démonstrations avec les clients plutôt que d’attendre la livraison finale.
Sur un projet avec TV5MONDE, par exemple, ces échanges ont permis de réaliser qu’une fonctionnalité autour du podcast avait été oubliée dans le cahier des charges initial. Parce que nous travaillions de manière agile, nous avons pu réintégrer ce besoin au cours du projet.
Mise à jour 2027. Cette capacité d’adaptation devient encore plus importante avec l’IA. Lorsque les outils permettent de produire plus rapidement, le véritable enjeu n’est plus uniquement la vitesse d’exécution. Il faut être capable de choisir, d’arbitrer, de contrôler et de maintenir une cohérence d’ensemble.
Autrement dit : plus la construction accélère, plus le plan devient important.
- De l’IA générative aux agents : le développeur change de métier, il ne disparaît pas
Quelles grandes évolutions technologiques ont transformé le développement ?
- Aujourd’hui, le digital est partout. Il n’existe pratiquement plus de métier qui ne soit pas concerné.
Pour absorber cette demande, nous avons notamment appris à travailler avec des équipes internationales et à aller chercher les meilleurs talents là où ils se trouvent.
Mais les outils eux-mêmes ont également énormément évolué. Nous sommes capables de produire beaucoup plus rapidement et de prendre en charge des périmètres beaucoup plus importants.
Avant, nous pouvions passer plusieurs mois à construire le site web d’une entreprise. Aujourd’hui, les équipes digitales interviennent parfois directement sur des pans entiers de son système d’information et donc sur des éléments qui touchent au cœur même de son activité.
L’IA va-t-elle finir par remplacer les développeurs ?
- Cassons ce mythe : les développeurs ne vont pas disparaître. Leur métier va évoluer.
Reprenons l’image du bâtiment. Pendant longtemps, le développeur pouvait être comparé à l’ouvrier qui pose les briques une par une.
Si une machine peut désormais poser une partie de ces briques, cela ne signifie pas que le chantier peut fonctionner sans expertise humaine.
Il faut toujours décider quel mur construire, où faire passer les câbles et les tuyaux, quels matériaux employer et comment faire tenir l’ensemble.
Le développeur peut donc se concentrer davantage sur ce qui demande de la compréhension, de l’arbitrage et de l’intelligence.
Et paradoxalement, plus les outils permettent de créer facilement, plus les clients imaginent de nouvelles choses à construire.
Mise à jour 2027. Sur ce point, l’intuition de Greg s’est largement matérialisée. Les assistants IA ont laissé place à des agents capables d’exécuter des tâches de développement beaucoup plus complètes : produire du code, le tester, le modifier ou travailler de manière relativement autonome sur une partie d’un projet.
Le développeur ne dialogue donc plus seulement avec une IA qui lui suggère quelques lignes de code. Il apprend progressivement à piloter et superviser des systèmes capables de produire eux-mêmes.
Cela déplace la valeur vers d’autres compétences : comprendre le besoin métier, concevoir l’architecture, formuler les bonnes instructions, contrôler ce qui a été produit, détecter les erreurs, assurer la sécurité et maintenir la cohérence du système.
L’image du chantier reste étonnamment pertinente : l’IA peut désormais monter une bonne partie du mur. Encore faut-il s’assurer qu’elle ne construise pas très efficacement… au mauvais endroit.
Est-ce que cela change aussi la recherche sur le web ?
Oui, profondément.
Dans l’interview initiale, Greg évoquait déjà le passage de TV5MONDE à Algolia et l’utilisation de l’IA pour améliorer la pertinence des résultats.
Depuis, la recherche elle-même est en train de changer de nature. Elle devient plus conversationnelle, personnalisée et contextuelle. L’utilisateur ne cherche plus nécessairement une succession de liens : il formule une intention et attend une réponse, une recommandation ou parfois directement une action.
Cette évolution brouille progressivement la frontière entre moteur de recherche, interface et assistant.
Pour les entreprises, l’enjeu ne consiste donc plus seulement à rendre l’information disponible. Il faut aussi la structurer suffisamment bien pour que les moteurs et agents puissent la comprendre, la retrouver et l’utiliser correctement.
Dans ce contexte, comment continuer à disposer des bonnes compétences ?
- Nous devons sans cesse évoluer. C’est aussi ce que fait FUZYO.
C’est l’une des grandes forces d’une ESN : pouvoir mobiliser les profils adaptés aux besoins du client et aux technologies nécessaires.
Une entreprise travaille nécessairement dans son propre environnement et développe une expertise extrêmement précieuse sur son métier. Une ESN, elle, intervient auprès de nombreux clients et dans différents secteurs.
On trempe les pieds dans beaucoup de bassins.
Cela permet de faire circuler les bonnes pratiques. Une expérience acquise dans la banque peut parfois nourrir un projet audiovisuel, et inversement. Les développeurs et consultants externes apportent également un regard neuf et le retour d’expérience d’autres projets, y compris des erreurs déjà rencontrées ailleurs et que le client peut ainsi éviter.
En 2027, cette capacité à assembler rapidement les bonnes expertises autour d’un problème devient probablement encore plus importante que la maîtrise isolée d’une technologie donnée.
Alors pourquoi conserver des équipes IT en interne ?
- Parce que les équipes externes n’ont pas quelque chose d’essentiel : le cœur de l’entreprise.
Sa vision, sa culture, son histoire, ses convictions et la connaissance profonde de son métier doivent continuer à vivre en interne.
Il existe également dans les entreprises des systèmes anciens qui fonctionnent parfaitement et qu’il serait inutile, voire dangereux, de remplacer simplement parce qu’une technologie plus récente existe.
L’idéal est donc le mélange.
Revenons à notre ville : les infrastructures historiques cohabitent avec des bâtiments modernes. L’enjeu n’est pas de tout raser à chaque innovation, mais de réussir à faire fonctionner l’ancien et le nouveau ensemble.
L’agilité permet justement de faire cohabiter technologies, générations de systèmes et équipes différentes autour d’un même projet.
- Audiovisuel : dans un monde saturé d’images, le prochain enjeu sera la confiance
Qu’est-ce qui différencie l’audiovisuel des autres secteurs ?
- Ce que j’aime dans l’audiovisuel, c’est que j’ai l’impression de consommer ce que je construis.
Je regarde des écrans comme tout le monde. Cela permet d’aborder les projets non seulement comme technicien, mais aussi comme utilisateur.
Je peux me demander : comment ai-je envie de consommer ce contenu ?
Et cette question influence ensuite la manière dont nous construisons les produits.
C’est aussi ce qui rend l’audiovisuel très universel. Même quelqu’un qui connaît peu l’IT comprend immédiatement les usages dont nous parlons parce que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, consommateurs d’images et de vidéos.
Comment vois-tu la transformation de l’audiovisuel ?
- L’audiovisuel vit une évolution à marche forcée.
Pendant plusieurs décennies, la télévision a énormément progressé technologiquement : passage du noir et blanc à la couleur, nouveaux formats d’écran, amélioration de l’image…
Mais le principe de consommation restait relativement stable : un diffuseur programmait un contenu et le téléspectateur le regardait au moment prévu.
Internet a fait exploser ce modèle.
YouTube, puis les plateformes de streaming et les réseaux sociaux ont rendu la vidéo disponible partout et à tout moment. Les frontières entre télévision, web et réseaux sociaux se sont progressivement effacées.
On vit aujourd’hui la vidéo à un niveau d’ubiquité jamais connu.
Le projet Madeleine de l’INA, sur lequel nous avons travaillé avec FUZYO, illustrait déjà cette évolution. Présenté à l’époque comme une sorte de « Netflix de l’INA », il permettait notamment d’ouvrir plus largement les archives de l’institution au grand public.
Qu’est-ce qui change encore à l’approche de 2027 ?
Une nouvelle frontière est en train de tomber : celle de la production elle-même.
Créer de la vidéo devient beaucoup plus accessible grâce à l’IA générative. Produire, modifier, doubler, sous-titrer ou décliner un contenu peut être réalisé beaucoup plus rapidement qu’auparavant.
Mais lorsque tout le monde peut produire davantage, une nouvelle rareté apparaît : la confiance.
La question n’est plus uniquement :
« Qu’est-ce que je veux regarder ? »
Elle devient aussi :
« Qui a produit ce que je regarde ? D’où vient cette image ? Est-elle authentique ? A-t-elle été modifiée ? Puis-je faire confiance à sa source ? »
C’est pourquoi la provenance des contenus prend une importance croissante. Des standards tels que les Content Credentials permettent progressivement d’associer à une image, un son ou une vidéo des informations sur son origine et les transformations qu’il a subies.
Pour les médias, ce sujet pourrait devenir majeur.
Plus le coût de production de l’information diminue, plus la capacité à garantir son origine et sa fiabilité prend de la valeur.
Cela pourrait-il renforcer les médias historiques plutôt que les affaiblir ?
C’était déjà l’une des intuitions de Greg lors de notre première conversation.
Face à une profusion de contenus, les utilisateurs peuvent paradoxalement rechercher davantage des repères identifiables : des médias, institutions ou marques dont ils connaissent l’histoire et auxquels ils attribuent une forme de légitimité.
Pendant longtemps, le numérique a surtout promis de supprimer les intermédiaires.
L’IA pourrait faire apparaître un mouvement presque inverse : lorsque créer devient extrêmement simple, savoir à qui faire confiance redevient difficile.
L’enjeu pour les acteurs historiques de l’audiovisuel ne consiste donc peut-être pas uniquement à produire davantage ou plus vite, mais à transformer leur légitimité historique en avantage dans le monde numérique.
Quels autres enjeux vont s’imposer aux projets digitaux ?
- Nous sommes à la croisée des chemins et nous cherchons un nouvel équilibre.
Il y a notamment la question environnementale : on nous demande de consommer moins et de réfléchir à la manière dont nous construisons et exploitons les services numériques.
Il y a également l’accessibilité, avec l’idée fondamentale de permettre au plus grand nombre d’accéder aux contenus et à la connaissance.
Mise à jour 2027. Sur ce dernier point, nous ne sommes justement plus dans l’anticipation. Depuis juin 2025, l’European Accessibility Act a fait entrer de nouvelles exigences d’accessibilité dans le quotidien de nombreux produits et services numériques en Europe.
L’accessibilité n’est donc plus simplement une bonne pratique que l’on ajoute en fin de projet. Elle doit être pensée dès la conception.
Et la sobriété prend elle aussi une nouvelle dimension avec l’IA : si nous pouvons générer davantage de code, davantage d’images, davantage de vidéos et davantage de services, devons-nous nécessairement tout produire ?
La question de 2027 pourrait finalement être moins « que sommes-nous capables de faire ? » que « qu’est-il pertinent de faire ? »
Internet, smartphone, IA… quelle sera la prochaine révolution ?
- Personnellement, j’ai vécu trois grandes révolutions digitales : Internet, le smartphone et maintenant l’intelligence artificielle.
Elles changent nos méthodes et nos pratiques.
Elles nous permettent de proposer du mieux, mais également du moins bien.
L’outil reste un outil. Le véritable enjeu réside dans la façon dont nous choisissons de le mettre à disposition du public.
À nous de nous engager pour en faire quelque chose de positif.
FUZYO × LivingColor : lorsque 1 + 1 = 3
Comment cet engagement se traduit-il dans la collaboration avec FUZYO ?
- Avec FUZYO, et particulièrement sur le secteur de l’audiovisuel, nous partageons cet engagement qualitatif.
LivingColor est constitué de spécialistes avec un champ d’expertise très précis. FUZYO apporte de son côté une expérience, des compétences et une diversité de points de vue qui permettent d’adresser un spectre plus large de problématiques.
Nos équipes sont donc très complémentaires.
Cette complémentarité prend encore davantage de sens aujourd’hui.
À mesure que les technologies se multiplient et que leur durée de vie se raccourcit, la valeur ne réside plus seulement dans le fait de « connaître une technologie ». Elle réside dans la capacité à identifier le bon problème, réunir les bonnes compétences et construire la bonne architecture autour du besoin du client.
Mohammed, CEO de FUZYO, résumait ainsi cette relation lors de notre entretien :
« Un partenariat, soit c’est ponctuel, soit c’est plus profond. Quand on construit sur le long terme, on offre au client la capacité d’une seule équipe, formée par deux équipes, mais plus forte : 1 + 1 = 3. »
LivingColor et FUZYO ne fonctionnent donc pas dans une logique classique de sous-traitance. Au fil des projets, les deux structures ont appris à connaître leurs forces respectives, à répondre ensemble à des appels d’offres et à construire une méthode de travail commune.
Et c’est peut-être là que cette interview conserve, quelques années après sa première publication, toute sa pertinence.
Car si la technologie a encore accéléré depuis notre conversation avec Grégory, le besoin fondamental n’a pas changé.
Il faut toujours comprendre avant de construire. Il faut toujours relier les expertises. Il faut toujours choisir une direction.
L’IA peut désormais poser les briques, explorer plusieurs solutions et accélérer considérablement le chantier. Mais elle rend paradoxalement le rôle de l’architecte, et celui des équipes capables de travailler ensemble, encore plus stratégique.
Dans l’audiovisuel comme ailleurs, les prochaines années ouvriront donc de nouvelles questions : comment produire davantage sans alimenter inutilement la profusion ? Comment distinguer l’authentique du synthétique ? Comment concilier personnalisation, accessibilité, sobriété et confiance ? Et comment conserver une vision humaine lorsque la technologie peut exécuter toujours davantage à notre place ?
Autant de nouveaux chantiers sur lesquels l’alliance entre expertise, expérience et complémentarité continuera probablement de faire la différence.